[Chronique] Selug et $enar - LE MONDE QUI ME TOMBE SUR LA TÊTE

Ce vendredi, c’est le « monde qui nous tombe sur la tête » avec la sortie du projet du duo Selug et $enar, sur notre radar depuis un passage très remarqué dans la Grünt de Wallace Cleaver… Chronique d’un projet new gen qu’on a beaucoup aimé !

C’est quand même étonnant, la Next Gen.
On a presque fini par s’habituer, nous, aux albums de cette esthétique. Comme si c’était normal, comme si c’était la base, de rapper avec ce type de flow, sur ce type d’instru, ce type de prod…
Cet avant-gardisme dans les sonorités et l’image, ces références particulière, ces manières de prendre la parole, de s’exprimer… Et surtout, cette manière si singulière d’habiter le spectre musical, à coup d’effets sur la voix, flow distinctifs et effets sur les prods.

Mais, ça veut dire quoi en fait ?
C’est quoi la « next gen », « la new wave » ou « nouvelle vague » ?


La Fève, Khali, J9ueve, HJeune Crack, … tous ces rappeurs qui ont récemment fait exploser les carcans du rap, se retrouvent avec cette étiquette dans les médias ou les playlists, sans que ce soit vraiment défini, ni que tout le monde se mettent d’accord sur une définition. Sans prétention que faire une musique qui leur ressemble, inspiré de ce qu’ils aiment et écoutent. Individuellement, puis ensemble, ils ont crées une nouvelle dynamique dans le rap français, alors que celui-ci commençait à s’essouffler un peu. Aujourd’hui, le rap français est composé d’un vaste paysage bigarré, regroupant de nombreuses « niches » diversifiées ; ce qui permet aux auditeurs de trouver leur bonheur, quelque soit leurs goûts. Quand beaucoup regrettent un rap « commercial » trop répétitif et redondant, on peut rétorquer que l’underground (pas si marginal que ça) est une scène qui regorge d’élans créatifs inspirés et inspirants, qui créent des chemins artistiques alternatifs dans le rap pour notre plus grand plaisir.

Et si en 2023, on est un peu lassé de devoir mettre les artistes dans des cases ou leur coller des étiquettes, il faut bien pourtant un nom pour les distinguer. Ainsi, la « Next Gen » désigne ces artistes qui repoussent les limites du rap français, évoluant à la croisée d’influences multiples et variées.
Beaucoup réduisent cette scène à l’influence de la musique électronique sur les prods, et dans la manière d’aborder les tracks, mais ce serait réducteur que résumer aussi grossièrement.
Et puis de base, le rap, c’est electro : ça vient des DJ Hip-hop, du sample, des MPC et boîtes à rythmes, les 808s, voir mêmes les effets synthétiques appliqués sur la voix (dont, l’autotune est l’exemple le plus criant).
Ces dernières années, la fameuse Next Gen a réussi à mettre au cœur du rap de nouvelles thématiques - ou réactualisées -, des flow inédits, mais surtout des productions hors-normes, repoussant les limites toujours plus loin.

Cette scène un peu fourre-tout mais innovante, Selug et $enar en sont un des plus bons exemples actuels. Depuis leurs débuts, ils se sont révélés être de parfait représentants de cette nouvelle vague. Le rap de Selug en épouse certains codes tout en développant une plume qui lui est propre, tandis que les prods de $enar sont toujours plus ambitieuses et étonnantes.

Aujourd’hui, leur projet Player 2, prend presque la forme d’une lettre d’amour à cette New wave.

C’est même davantage encore…

Selug & $enar - le jour se lève

Selug & $enar, l’expérimentation comme mot d’ordre

Qu’on s’entende bien, pour nous, la new wave, c’est surtout une affaire d’expérimentation musicale, de tests, de prises de risques et d’hybridation. C’est un elixir secret élaboré dans un labo clandestin par de jeunes laborantins un peu fous, mais passionnés…
Et dès le premier morceau de ce projet, Le ciel s’éteint, on comprend que Selug et $enar sont en plein dans cette exploration presque alchimique.
Avec $enar à la baguette, les prods nous transportent dans un autre monde, à grands coups de sonorités atypiques et de juxtapositions musicales audacieuses. Le résultat est à la fois entraînant, électronique et mélancolique. À l’écoute, notre coeur balance : est-on triste ? est-ce qu’on est heureux ou décontenancé ? est-ce un son motivant ou émo ? Le duo évolue dans cet espace liminal où rien n’est sur et tout se ressent, qu’importe le sens.


Résultat d’un coup de foudre créatif, la synergie entre le rap de Selug et sens musical de $enar relève d’une collaboration un peu mystique : les deux artistes se sont bien trouvés.
Selug affirme d’ailleurs dans Changer de vie “J’étais seul, j’ai rencontré mon binôme” et “on est des jeunes passionnés qui vivent leur rêve” ou encore “Avec $enar, on devenait frères” dans Dis-moi.

À cet égard, les deux comparses s’inscrivent pleinement dans cette tendance historique du rap: les duo producteur/rappeur. Si beaucoup d’exemples différents de leur prédécesseurs nous viennent en tête (Seezy et Vald, Flem et Freeze Corleone,…), on est ici sur une forme encore plus symbiotique à notre oreille. En musique, Selug ne lâche jamais ou presque $enar, comme un Makala ne pose jamais sans Varnish La Piscine.
Avec ce projet, Selug et $enar, ce n’est plus un duo, c’est une entité propre, indépendante, équilibrée.

Développant un univers bien à eux, avec un lexique de référence qui leurs sont propres, les deux artistes livrent un projet qu’on prend un malin plaisir à essayer de décrypter. Le premier titre est d’ailleurs un clin d’œil à un de leur titre a succès. Le nom Le Ciel s’éteint est à mettre en miroir avec Le jour se lève, dernier son du précédent EP éponyme.
À travers ce morceau, l’album débute dans la veine d’un rap plutôt parlé, scandé. La pression monte crescendo. Directement, Selug évoque son mal être. La montée de sa voix dans les aigus, ainsi que les effets vocaux totalement digitaux rappellent la patte signature du duo dès l’intro, comme un amuse-bouche de la suite…

Tout au long du projet, les effets vocaux sont très utilisés, on est régalés par des distorsions et mutations étonnantes, comme souvent avec les artistes de cette scène. La voix de Selug joue avec des intonations variées, pour un résultat très agréable à l’oreille, qui apporte souvent une douceur contrastant avec les beats rythmés et « industriels » des instrus. Ces fluctuations dans un même morceaux forment des moments comme coupés du temps, hors de toute temporalité, comme un allez-retour dans l’espace.

C’est donc un vrai voyage musical, où s’exprime par instant l’émotion et l’intimité de Selug. Les sentiments n’en sont alors que mieux exprimés et décuplés, résonnant en nous malgré les différences d’expériences. Si la majorité des prods sont assez rapides et électroniques, comme Dis-moi, Ma main dans la tienne, Laptop et même l’outro Reste, certaines sortent du lot et sont plus calmes, tels que Elle ou moi, Allez approchez et J’devrais être fier, preuve que le duo n’est pas dans une démarche obsessive et monomaniaque, qui peut vite lasser.

Selug & $enar - changer de vie

Une introspection inscrite dans les carcans de la New wave

Outre la musique innovante de $enar, ce qui frappe aussi, c’est la plume de Selug : poétique et intime, elle forme un mélange de peine, d’introspection, d’égotrip et de sentiments. Selug se confie et se sert de la musique comme exutoire cathartique: “j’ai trouvé ce qui me faisait sourire”.
Il évoque énormément son enfance et son vécu : “Cette vie, elle me malmène”, “Je suis devant les portes du bonheur, j’ai peur de m’approcher”.
Il parle beaucoup du passé, mais aussi de son inquiétude ou de ses projets pour le futur : “S’il te plaît, dis-moi à quoi ressemble demain?”.
En un mot: introspection partout, sérénité nulle part.

Argument de poids pour les détracteurs, comme pour les fans, ce projet s’ancre pleinement dans les thématiques classiques de cette Next gen, jusque dans la manière de les exprimer, avec ces flows et ces constructions syntaxiques si singulières.
Attention, on ne veut pas dire ici que ce n’est pas un album personnel. Mais c’est l’expression même qui de ces pensées, qui elles, correspondent davantage aux modèles du genre, rappelant beaucoup certains de leurs compères.
Les doutes personnels, le rap, la musique,les rêves que l’on souhaite réaliser, les réflexions intimes la fumette, le côté « nous contre le reste du monde » (comme dans le morceau éponyme) : tout y est.
Pour les connaisseurs, il est facile de résumer ce « genre » à un mélance de topoï un peu convenus, ce qui peut agacer l’auditeur, comme le rassurer.
C’est la force et la faiblesse de ce type d’écriture : amener l’auditeur dans une monde de références, de construction des images et de styles qui lui est familier, tout en cherchant à développer quelque chose d’unique et singulier. Qui plus est, et ce malgré un certain talent pour l’écriture, on attend peut-être encore davantage de rimes et de beauté de la part de Selug, qui a sans doute encore beaucoup à prouver. Son potentiel crève les écouteurs et certaines rimes convenues peuvent décevoir quand on attends beaucoup d’un artiste.

Dans une conclusion romanesque, Selug fait le point et tease son futur avec $enar : “C’est pas la fin, on n’en a pas fait assez”.
Hâte donc, de revoir ce duo talentueux à la connexion rare dans le rap, et de continuer à déguster leur musique…

Track coup de cœur : Dis-moi

Ce son représente bien les fluctuations et mutations évoquées.
Avec deux ou trois accords de piano au début, la douceur laisse place au rythme marqué, puis une nouvelle fois aux émotions satinées. Les métamorphoses digitals sont placées dès le début, donnant une impression d’une voix aux bugs robotiques, qui contraste avec les paroles poétiques qui transcendent l’expérience personnelle des artistes pour toucher à notre expérience de l’humanité : “Sur le chemin il y a toutes ces lumières, ça crée l’ombre qui émane de moi.”
Selug semble même avoir fait référence au son Dehors dans la night de Laylow, en écrivant “On dit qu’on cherche l’argent. La vérité c’est qu’on cherche juste à être libre, comme les mecs dans les films” alors que Laylow avait lui écrit “L’alibi c’est chercher le biff’. La vérité c’est qu’on cherche juste à vivre, comme les mecs frais dans les films.”

- Article écrit à 4 mains, par Ludivine André Duval et Romain Maillot.

About La Rédaction

La Rédaction
Quand on écrit à 4 mains ou plus, c'est un article de la rédac' !

Check Also

[FOCUS] : Fubu Organization – « Deux soirées d’anthologie, entre expérience et nouveauté »

Nous avons eu la chance d’assister à deux soirées d’exception, organisées par Fubu Organization, au Dock B de Pantin. Revenons sur les deux concerts qui ont eu lieu au Nord-Est de la capitale.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *